S’inspirer d’Elinor Ostrom pour penser les espaces publics en ville

Madrid rue commerçante

10 euros à celui qui devine dans quelle ville cette photo a été prise

Elinor Ostrom a travaillé sur la gouvernance des biens communs: des ressources naturelles dont les êtres humains usent et abusent. Entre autres choses, elle a travaillé sur la gestion de l’eau en Californie, sur les pêcheries côtières en Turquie et sur l’exploitation des forêts au Népal.

Elle s’est demandé quel était le meilleur cadre institutionnel pour utiliser sans abuser des ressources naturelles afin qu’elles bénéficient à la communauté dans son ensemble.

C’est très intéressant en soi, mais quel est le lien avec le développement urbain? Le lien, c’est mon thème de recherche: l’utilisation des sols en zone urbaine, où les sols sont des biens communs, rares et précieux, dont la gestion doit être aussi bien pensée que celle des autres ressources naturelles que nous exploitons.

En lisant plusieurs articles d’Elinor Ostrom, j’ai bien gardé à l’esprit que ce qu’elle appelle “ressource naturelle” dans un contexte rural, pourrait se traduire par “espace public” en zone urbaine. Alors peut-on appliquer les principes de la gouvernance des biens communs à un contexte urbain? Dans quelle mesure est-ce possible, et quelles en sont les limites?

Petit résumé de la thèse d’Elinor Ostrom

elinor-ostrom

Elinor Ostrom

A partir de ses travaux de terrains, Elinor Ostrom montre dans quelles situations les individus font des choix plus appropriés en terme de gain collectif qu’en terme de gain individuel. Là où le concept de tragédie des biens communs montrait que ceux-ci étaient surexploités par des individus anonymes et isolés qui souhaitaient maximiser leur propre profit tout en partageant les dommages avec la communauté (1), Elinor Ostrom montre qu’il existe des situations dans lesquelles les communautés peuvent s’organiser pour gérer l’exploitation des ressources et penser au gain de tous à long terme. Elle tente de dépasser la dichotomie entre marché et Etat pour la gestion des ressources naturelles (2) et propose plusieurs principes pour poser un modèle de gouvernance communautaire des ressources naturelles. Elle montre que les individus peuvent agir et modifier les situations qui les concernent et propose des principes de conception qui sont autant de critères ou de bonnes pratiques à appliquer dans la gestion des biens communs. Elle ne veut toutefois pas créer de modèle, car comme le démontre l’accent qu’elle a choisi de mettre sur la recherche empirique: tout dépend du contexte(3).

Appliquer ses hypothèses à la ville

Elle se place dans un contexte de gaspillage des ressources naturelles. En zone urbaine, on pourrait se placer dans un contexte de développement urbain accéléré comme il se produit typiquement dans les pays en voie de développement, mais aussi dans certains pays européens. On construit vite et beaucoup, sans vraiment avoir de vision sur l’utilisation des sols à long terme.

Elle mentionne que beaucoup d’individus finissent par vendre leurs biens fonciers plutôt que de les transmettre aux générations futures: c’est typiquement le cas des personnes ayant acquis un droit de propriété sur leur maison/terrain dans certaines favelas des centres villes au Brésil, par exemple. Le prix du foncier augmentant de façon exponentiel dans ces villes, les individus pauvres ayant des droits de propriété vendent leur bien et partent s’installer à l’extérieur de la ville.

Cependant la variable du temps me semble difficile à transcrire au contexte urbain – notamment parce que je n’ai pas fait de recherches empiriques sur le sujet moi-même. Je ne suis pas allée demander aux habitants d’une ville s’ils pensaient d’installer dans leur quartier pour longtemps, quels types de choix font-ils lorsqu’il s’agit de profiter des espaces publics dans lesquels ils vivent. Ainsi je ne peux pas analyser si leurs choix sont fait à long terme ou pas. Il me manque des études de terrain (1ère note pour plus tard).

Dans les études d’Elinor Ostrom, les individus pensent à long terme, ils savent qu’ils vont rester, continuer à exploiter les ressources naturelles dont il est question. Ils investissent du temps et renoncent à profiter de façon immédiate des ressources dont il dispose en pariant sur leur exploitation à venir.

La question se pose ici assez ouvertement pour le contexte urbain: est-ce que la population urbaine a cette vision d’exploitation ou de bénéfices immédiat ou à venir des espaces publics? D’abord, on aurait tendance à croire que la grande majorité de la population urbaine investirait plus dans son propre capital humain plutôt que dans un capital foncier dont beaucoup sont exclus. Ensuite, il faut préciser quels sont les ressources dont on parle.

La transcription au contexte urbain peut fonctionner dans l’hypothèse de la communauté d’une ville – ses citoyens et son gouvernement – choisissant d’utiliser tel ou tel terrain pour construire ou pour garder un espace vert, c’est-à-dire ne pas exploiter ce terrain et bâtir, comme on choisirait de limiter la pêche.

2ème note pour plus tard: je garde l’analyse des principes de conception pour un autre post de blog. J’aimerais pouvoir les appliquer à un cas pratique, à une visite que je ferais dans un projet communautaire urbain.

Le choix institutionnel : à quel niveau vaut-il mieux agir? parlerait-on ici de subsidiarité à l’Européenne?

Dans sa fiche de lecture sur l’ouvrage d’Elinor Omstrom, Martine Theveniaut écrit: “la stratégie clé des individus auto-organisés et autogouvernés consiste à aller et venir entre les différents niveaux“. C’est une très bonne synthèse de l’idée développée par Elinor Ostrom, et je crois que cela rejoint également la notion d’autonomie développée par Cornelius Castoriadis dans “Les domaines de l’homme”. Les individus doivent être autonomes pour choisir quel usage faire de leurs ressources, car plus ils sont autonomes, mieux ils peuvent juger et mieux ils peuvent s’adapter. Ce qui signifie que des institutions figées ne seraient plus nécessaires; ou en tout cas, que l’on devrait pouvoir y recourir au jugé, en fonction de la situation. C’est ce dernier point qui m’a fait penser à la subsidiarité. Mais n’allons pas plus loin de ce côté, nous risquerions de nous embourber dans d’autres débats.

Ainsi, je cite à nouveau l’analyse de Martine Theveniaut: “à côté de la gestion des droits de propriété individuels ou par l’Etat, il peut exister un troisième cadre institutionnel efficace dans lequel des communautés gèrent collectivement des biens communs.” Il y a toujours une troisième voie…mais jamais de modèle unique. C’est l’importance de l’engagement citoyen et de l’information dont ils bénéficient qui importent dans la gouvernance des biens communs. Je crois déjà pouvoir dire que c’est tout aussi vrai dans un contexte urbain que dans le contexte plus rural dans lequel travaillait Elinor Ostrom.

Inspiration méthodique pour la recherche

L’ouvrage d’Elinor Ostrom “Governing the commons” fut publié en 1990. Pour la recherche universitaire, c’est dire qu’il date déjà d’il y a plus de 20 ans…Mais si l’on considère que son prix Nobel ne l’a fait connaître qu’à partir de 2009, on peut dire que les idées et la méthode de recherche proposées dans son ouvrage n’ont en fait été largement diffusées que depuis ces dernières années. Il y a plusieurs point de méthode que je veux retenir pour ma recherche (3ème note pour plus tard!), qui sont en lien avec la qualité de l’information que le chercheur recueille et les questions qu’il ne faut pas omettre de soulever, même si elles sont difficiles. Mais c’est surtout l’importance des observations empiriques qui me paraissent un point de méthode de recherche crucial qu’Elinor Ostrom a démontré avec brio en étudiant une palette de cas dans toutes les régions du globe.

(1) “Carefully designed experimental studies in the lab have enabled us to test precise combinations of structural variables to find that isolated, anonymous individuals overharvet from common-pool resources. Simply allowing communication, or “cheap talk”, enables participants to reduce overharveting and increase joint payoffs contrary to game theoretical predictions.” Elinor Ostrom, Beyond Markets and States, June 2010

(2) Buiding on “classical economic theory while developing new theory to explain phenomena that do not fit in a dichotomous world of the market and the state.” Elinor Ostrom, Beyond Markets and States, June 2010

(3) “The application of empirical studies to the policy world leads one to stress the importance of fitting institutional rules to a specific social-ecological setting. One size fits all policies are not effective.” Elinor Ostrom, Beyond Markets and States

Sources:

Elinor Ostrom, Governing the commons, the evolution of institutions for collective action, Cambridge University Press, 1990

Elinor Ostrom, Beyond Markets and States: polycentric Governance of Complex Economic Systems, American Economic Review, June 2010

Cornelius Castoriadis, Domaines de l’homme, Les carrefours du labyrinthe 2, Editions Points (premières éditions 1977 et 1986)

Fiche de lecture de Martine Theveniaut, 31 octobre 2010

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