Rencontre fortuite et entretien au pied levé avec José María Peña, pilier du patrimoine porteño

Le Musée de la Ville de Buenos Aires possède une bibliothèque spécialisée sur le développement urbain en Amérique latine. J’y ai rencontré le fondateur du musée, José María Peña, architecte amoureux du patrimoine porteño et incollable sur l’histoire de sa ville. Témoin des dernières vagues de développement urbain qu’a connu Buenos Aires, il est la petite voix de la conscience qui rappelle à ses concitoyens la valeur du patrimoine de leur ville. Entre la fascination du bruit et l’ombre des tours flambant neuves, José María Peña nous a planté le décors d’une ville haute et en couleur qui ne cesse de vibrer au son de l’accordéon et du marteau-piqueur. Il déroule une connaissance et une compréhension telles qu’il parait aujourd’hui plus philosophe de Buenos Aires qu’architecte.

Una ciudad deve ser vivible, no deve ser una lucha para la sobrevivienda” – “Une ville doit être vivable, elle ne doit pas être une lutte pour la survie

josé maria pena

José Maria Pena au premier plan – fondateur du musée de la ville de Buenos Aires. En arrière plan de gauche à droite, Eduardo Vasquez, directeur du musée, la bibliothécaire et Mria Marta Lupano, architecte et professeur d’urbanisme à la UBA.

Histoire urbanistique de Buenos Aires – planification, développement spontané et combat pour préserver le patrimoine

Lorsqu’un Européen regarde un plan de Buenos Aires, la première chose qui lui saute aux yeux, c’est le quadrillage géométrique de ses rues. Alors évidemment, c’est comme ça que j’ai engagé la conversation avec José María Peña. “C’est à cause des lois des Indes*” m’a-t-il simplement répondu. La très grande majorité des villes américaines ne sont pas nées d’établissements humains spontanés, mais plutôt d’une colonisation organisée. Mine de rien, le quadrillage des rues a une grande influence sur la façon dont la ville se développe: des rues parallèles qui ne se rencontrent qu’à l’infini, des points de fuite partout dans le paysage, le tout sur un continent immense: la ville est sans limite. Cette absence de limite de la ville américaine est certes une conséquence de la planification en quadrillage, mais c’est d’abord une organisation de la société coloniale que voulaient les législateurs européens lorsqu’ils ont prévu l’aménagement du territoire de cette façon.

biblioteca del museo de la ciudad

Un des premiers plans de la ville de Buenos Aires – à vos équerres

Je n’avais pas été si naïve en évoquant d’abord le quadrillage avec lui, car c’est en fait le seul héritage véritablement visible de l’époque de la colonisation espagnole (1). La ville a connu un ravalement de façade constant depuis sa création jusque dans les années 1970. Il a fallu attendre une ordonnance de 1979 pour que soit créé un conseil technique qui devait réfléchir à la conservation des quelques résidus d’héritage urbain des époques précédentes.

La deuxième chose que va remarquer un Européen, c’est que les bâtiments de cette ville sont tous plutôt moderne. Mis à part le Cabildo – qui n’est qu’une réstitution des années 1940 de ce qu’il devait être un siècle plus tôt – presque aucun bâtiment n’a l’air d’être d’époque. C’est la tragédie et le combat principal de José María Peña: faire reconnaître le coeur historique de la ville, faire reconnaitre que tout ce qu’il y a dans un quartier a de la valeur: “Todo lo que había en el barrio tenia valor. Cada casa había respondido a una necesidad socio-cultural.” Les espaces de vie de la ville première devait être reconnus, et ce qui nous semble évident aujourd’hui, ne l’était pas dans les années 50: en 1956, tout le quartier de San Telmo devait être détruit pour construire une ville nouvelle. “Teníamos que correr contra el tiempo. Y las inmobiliarias se pusieran en contra ferozmente.” Il m’a expliqué que le caractère de Buenos Aires, sa personnalité en quelques sortes, était de suivre toutes les modes, les gens bougeaient de quartier en quartier en fonction de la dernière mode.”El carácter de la ciudad fue de la permanente superposición: de épocas, de estilos…Buenos Aires tenìa que seguir la moda, barrio por barrio, la gente iba mudando.” Le conseil technique institué en 1979 a contribué à conserver le quartier de San Telmo, un quartier historique du Sud de la ville qui avait été délaissé par l’élite argentine à la faveur de Recoleta (plus au Nord et plus loin du quartier ouvrier de la Boca) au XVIIIème et XIXème siècle, notamment à la suite d’une épidémie de fièvre jaune.

José María Peña ne veut pas conserver sous verre toute la ville sous prétexte de patrimoine historique, mais il prône la reconnaissance de chaque époque sur le visage actuel de la ville. “No es cuestión congelar una ciudad; pero de partir de lo que quieren los que viven en el barrio, y no de una moda que no puede ser sostenible (…) Cada generación tiene que dejar su historia, su marca en la ciudad, como las precedentes.” Il précise évidemment que vivre avec son époque ne veut pas dire qu’il faut laisser pousser les tours dans des quartiers de maisons basses historiques comme Caballito ou Palermo, et que ces tours et l’urbanisation sans règle et sans contrôle sont certainement une des causes des récentes inondations. Il ajoute de façon très ferme que tout peut s’arranger si on prend le temps de bien planifier l’aménagement du territoire “Todo deve ser estudiado“. “Vivre à l’ombre des tours n’est pas une vie.” conclut-il.

Je garderai bien en mémoire une des phrases qu’il a prononcé lors de cet entretien: “Una ciudad deve ser vivible, no deve ser una lucha para la sobrevivienda“.

Il a fallu tendre l’oreille pour bien entendre la petite voix de la conscience de Buenos Aires, mais on est bien récompensé de cet effort. A bon entendeur…tchau!

Quelques références supplémentaires:

Buenos Aires, 4 siglos, de Ricardo Luis Molinari, aux Editions TEA

http://www.buenosaires.gob.ar/areas/planeamiento_obras/planeamiento/interpretacion.php

La ville américaine, fondation et projets, disponible sur internet : http://tinylink.net/98284

* Les Lois des Indes (1573) sont le premier bloc législatif qui a régulé l’urbanisme américain dans les colonies espagnoles. “Des centaines de communautés furent créées conformément à ces prescriptions, ce qui est unique dans l’histoire moderne.” Parmi les règles éditées, on trouve qu’il était impératif que le plan d’implantation soit établi avant toute construction; il fallait que celui-ci soit déterminé à la règle et au cordeau, en commençant par la place principale qui devait être orientée en fonction des quatre points cardinaux, les terrains étaient ensuite tirés au sort par les colons…

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